RETOURS À LA TERRE

Du ver pour la Trame verte et bleue

 

Espaces naturels n°72 - octobre 2020

Le Dossier

Estelle Cléach, PNR Armorique, estelle.cleach@pnr-armorique.fr, Daniel Cluzeau, Université Rennes 1 - CNRS Ecobio, daniel.cluzeau@univ-rennes1.fr

Avec l'aide de l'université de Rennes, le Parc naturel régional d’Armorique dessine les premières esquisses d’une trame « brune » fi gurant la continuité écologique des sols sur son territoire.

Entre les continuités écologiques vertes et bleues des paysages variés du PNR d'Armorique : celles insoupçonnées des sols.    © GPO

Entre les continuités écologiques vertes et bleues des paysages variés du PNR d'Armorique : celles insoupçonnées des sols.    © GPO

Le Parc naturel régional (PNR) d’Armorique s’est engagé depuis 2018 dans la mise en oeuvre d’un plan d’action Trame verte et bleue (TVB) pour la préservation et la restauration des continuités écologiques sur les 44 communes de son territoire. Des cartes (1/15 000e) localisant les « réservoirs de biodiversité » et les « corridors écologiques » ont été publiées. Les premiers travaux menés en matière de cartographie et d’analyse du fonctionnement écologique se sont attachés aux soustrames les plus connues, selon les recommandations du schéma régional de cohérence écologique pour les TVB infra-régionales. Conscient de l’enjeu de connaissance et de préservation de la biodiversité des sols, le PNR s’emploie actuellement à étudier la trame brune dédiée à la continuité des sols, faisant figure de pionnier en la matière. Pour cela, deux informations sont essentielles : tout d'abord, mieux connaître les impacts des activités anthropiques (d'où une nécessaire collaboration entre gestionnaires d’espaces naturels, aménageurs, agriculteurs, collectivités, particuliers et acteurs de la recherche). Ensuite, déterminer les répartitions et capacités de dispersion des animaux du
sol au sein de la mosaïque paysagère ; les données permettent de délimiter les contours des milieux favorables et des corridors écologiques reliant les réservoirs de biodiversité édaphique, dont l’ensemble constitue la trame brune. C’est pour répondre à ces objectifs que l’Université de Rennes 1 (UR1) et le PNR collaborent, en se focalisant sur les communautés lombriciennes au sein du territoire du parc.

LES ENJEUX DE CONTINUITÉ DANS LES SOLS
Les sols constituent un important lieu de vie et d’espaces privilégiés de déplacement pour nombre d’animaux et végétaux. Cependant, ces déplacements sont susceptibles de se heurter à de nombreux obstacles, tels que des barrières verticales ou horizontales, physiques ou chimiques, plus ou moins infranchissables selon leur nature et leurs dimensions. En fonction des mosaïques paysagères rurales, des schémas d’urbanisation et des infrastructures de transport, la trame brune peut être plus ou moins fragmentée, entraînant un isolement partiel ou total des réservoirs. Pour l’UR1 et le PNR, un des objectifs vise à identifi er et évaluer les corridors permettant de relier les principaux réservoirs à différentes échelles : du parcellaire au territoire du parc, jusqu’à la région bretonne (corridors
existants ou à créer).

Plusieurs questions sont posées. Quelles forme et dimensions devront avoir ces corridors pour des espèces dépourvues de pattes ou d’ailes ? Comment qualifi er les réservoirs de biodiversité ? Aujourd’hui, pour les lombriciens, les prairies et pelouses permanentes, fauchées ou pâturées, représentent les zones réservoirs les plus favorables. La dispersion active des lombrics est estimée à 15 à
30 mètres par an environ. Cette faune du sol doit pouvoir créer des échanges de gènes en colonisant de nouveaux habitats favorables au sein de la mosaïque.

Faire preuve d’imagination et de recul pour assurer une cohérence avec les préceptes jusqu’alors utilisés pour caractériser les autres trames, c’est le défi à relever.

Les échelles d’analyse et de fonctionnement de la trame brune diffèrent a priori de celles habituellement employées en matière de TVB, elles sont propres au compartiment du sol et aux espèces qui y vivent. Un effort méthodologique et de terrain doit donc être fourni pour appréhender cette trame dans toutes ses dimensions. Faire preuve d’imagination et de recul pour assurer une cohérence avec les préceptes jusqu’alors utilisés pour caractériser les autres trames (réservoirs, corridors, continuités, espèces cibles) est le défi à relever.

ANIMATION TERRITORIALE
Dans ce but, le PNR s’est engagé à récolter, analyser et vulgariser des données recueillies en explorant sa trame brune au sein de sites pilotes et en s’appuyant sur l’Observatoire participatif des vers de terre (OPVT)1 (voir page 30). Familiers à un large public et espèces emblématiques des sols, les lombriciens permettent de mobiliser le maximum d’acteurs du parc autour de la formalisation de la trame brune. Au-delà de la mobilisation, les observations participatives contribuent à la dynamique essentielle d’acquisition des connaissances sur la biodiversité des sols.
Dans le cadre du renouvellement de sa charte prévu en 2024, et au regard de sa responsabilité en matière d’expérimentation
et de préservation des richesses naturelles, le PNR entend proposer des mesures concrètes en lien avec les acteurs du domaine agricole et de la protection des milieux naturels. Il anime ainsi en collaboration avec l’UR1 un réseau d’acteurs et un groupe technique pour répondre aux questions qui doivent permettre d’éclairer le projet de trame brune : quelles valeurs de référence (abondance, biomasse et richesse taxonomiques et fonctionnelles) pour les communautés lombriciennes au sein de la mosaïque paysagère du parc ? Comment accélérer la prise en compte
de ces nouveaux savoirs locaux pour interagir via des conseils de gestion des sols ? Comment identifi er la trame brune (réservoirs, corridors, facteurs de recolonisation) au sein de la mosaïque paysagère liée notamment à l’histoire des paysages ? Les premiers travaux initiés en 2020 ont été mis entre parenthèses du fait des conditions sanitaires qui ont touché le monde entier au printemps. Dès 2021, le redéploiement de l’OPVT sur le territoire du parc, la concertation et la sensibilisation des acteurs permettront de tracer les grandes lignes d’une gestion intégrée pour améliorer la biodiversité des sols.
 

(1) ecobiosoil.univ-rennes1.fr/OPVT_accueil.php