Les peuples autochtones garants de la préservation de la nature

 
Marie Fleury, directrice de l'antenne du MNHN en Guyane

Espaces naturels n°68 - octobre 2019

L'entretien

marie.fl eury@mnhn.fr

"Leur engagement prouve l’importance de l’environnement dans les préoccupations des Guyanais, en particulier ses peuples autochtones, qui se réclament comme faisant partie de la nature, et garants de sa préservation."

Saint-Laurent-du-Maroni, 3 avril 2018. © Marie Fleury

Saint-Laurent-du-Maroni, 3 avril 2018. © Marie Fleury

Le projet de mine d'or industrielle ou « projet Montagne d'or », abandonné en mai dernier, a fait parler de lui ces derniers mois dans les médias. Quelle analyse faites-vous de la mobilisation de la population ?

Le projet Montagne d’or a donné lieu à une mobilisation historique des Guyanais contre sa mise en oeuvre. Le collectif Or de question (créé le 14 juillet 2016), réunissant une trentaine d’associations locales et cent-vingt internationales, a été le premier à sensibiliser les Guyanais sur les effets désastreux du projet. Le WWF, France nature environnement et la Jeunesse autochtone ont également eu un impact important dans les médias et dans le débat. Ce projet a été rejeté à l’unanimité, à plusieurs reprises, par le Grand Conseil coutumier, réunissant les autorités coutumières amérindiennes et businenge. Un débat public houleux s’est déroulé pendant quatre mois (du 7 mars au 7 juilllet 2018) et a révélé la mobilisation et la détermination des opposants au projet, représentant une grande majorité (69 % des Guyanais étaient contre le projet selon le sondage Ifop en juillet 2018). L’État a finalement donné sa réponse négative au projet début juin 2019. Cela prouve encore une fois qu’il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir des citoyens à décider pour leur avenir, et l’importance de l’environnement dans les préoccupations des Guyanais, en particulier ses peuples autochtones, qui se réclament comme faisant partie de la nature, et garants de sa préservation. Leur mobilisation dans le combat contre le projet Montagne d’or a été un véritable catalyseur de leur organisation et de leur détermination dans la revendication de leurs droits spécifi ques sur le territoire guyanais.

Quels sont les enjeux ?

Les enjeux de ce projet de mine industrielle en pleine forêt tropicale guyanaise sont gigantesques. Ils sont environnementaux mais aussi humains. Les impacts sur la biodiversité et le climat sont liés au gigantisme du projet, qui aurait été la plus grande mine industrielle en France et aurait détruit 1 513 ha de forêt tropicale, entre deux réserves biologiques intégrales (RBI Lucifer et Dékou-Dékou), au coeur des forêts les plus anciennes de Guyane (forêts reliques). Aux milliers d’espèces vivantes impactées (au moins 1 558 espèces végétales inventoriées), s’ajoutent l’effet de fragmentation, le bruit (explosions 24 h / 24 avec utilisation de 18 tonnes d’explosifs par jour), et l’effet de lisière. Concernant l'eau, à laquelle l'accès risque d’être l’enjeu majeur du XXie siècle, ce projet aurait consommé à lui seul 140 000 L d’eau par heure, auxquels s’ajoutent 20 MW en énergie (soit l’équivalent de la ville de Cayenne), engendrant la nécessaire construction d’un second barrage hydroélectrique en Guyane. Du point de vue de la pollution environnementale, pour 85 tonnes d’or extrait, le projet aurait produit 300 millions de tonnes de déchets miniers, dont 200 000 tonnes de métaux lourds toxiques (12 500 tonnes d’arsenic, 33 000 tonnes de chrome, 2 700 tonnes de plomb, 11 tonnes de mercure, 100 000 tonnes de cuivre, etc.). Pollution à laquelle il faut ajouter le cyanure utilisé de manière industrielle, générant 57 millions de tonnes de boue cyanurée. Ce projet aurait libéré 200 000 tonnes de métaux lourds supplémentaires dans l’environnement, avec un risque avéré de rupture de digue (la dernière rupture de digue au Brésil sur le rio Docé, en septembre 2018, a entraîné des centaines de morts, et généré le plus grand désastre environnemental jamais enregistré). Sur les plans économiques et sociaux, le projet Montagne d’or, qui se voulait créateur d’emplois (750 emplois sur 13 ans) était en réalité, un véritable mirage économique, pour reprendre l’expression du WWF. Enfin, pour ce qui est du patrimoine, le lieu abrite le plus grand rassemblement de sites archéologiques jamais découvert en Guyane, représentant un véritable sanctuaire pour les populations amérindiennes.